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Le 10/08/2009 à 11:42

 

 

Radiations

 

 

 

Un événement m’a happé lorsque j'avais vingt ans. Je ne saurais encore dire de quoi il s'agit. Je ne saurais dire non plus combien de temps cela a duré. Six mois peut-être; mais l'ensemble de l'événement a envahi huit années, et je suis dans cette huitième année, une sorte de terme. Où commence la pensée? Car j'ai le sentiment que c'est cela qui s'est joué durant ce point de six mois et cet océan de huit ans. – Un monstre de culpabilité alourdissant en presque toutes parts mon poids intégral, une âme de jeune chevalier trop léger, des fabrications d’avenirs comme s’il en pleuvait, une consommation suicidaire d'alcool, puis... Je ne sais plus. Je me suis retrouvé à habiter dans le point de rupture de mon corps. De cette période de mes vingt ans, de grande solitude, paralysé et foudroyé à la seule idée de croiser un regard, pris dans les murs d'un appartement étroit, poussiéreux et pourri d'infiltrations, je conserve plusieurs milliers de pages déchirées de mots illisibles. C'est là que je commençai à écrire non plus pour le seul plaisir magique de l'écriture, mais pour quelque chose qui s'apparente plus à l'idée de survivre, ne pas périr, s'en sortir. Je conserve également un petit cahier, un cahier du pire que chacun qui est trop puissant pour lui possède de quelque manière, pour ma part d’il y a longue temps un livre de brouillon de 100 pages, que j'appelai "cahier bleu", qui commence en date du 7 février 2001 et se termine le 5 mai 2002. J'ai commencé de l'écrire au sortir du plus terrible de ma crise, je parvenais à bouger sans que le mouvement ne soit un possible effondrement vers la foudre; et la première note cite le Zarathoustra de Nietzsche et l'ouverture de Vents de Saint-John Perse. Les notes suivantes sont celles d'un journal d'observations, ainsi que le prélèvement de phrases que j’imprimais et collais au mur : j'y relève l'impression que me fait un bain froid, ou comment d'avoir recouvré un peu le sommeil m'a aidé à ne pas me suicider, des notes très élémentaires a posteriori sur la vision qui, dans le cas où, m'auraient rappelé comment percevoir (c'en était à ce là que je ne savais parfois plus comment percevoir), mais aussi des points météo (« 8 février 2001. 14h15 : Il fait très doux pour l'époque. Cela n'a tout de même pas empêché qu'il grêla ainsi qu'à l'instant; une averse diluvienne de billes blanches. »). Des notes sur ce que j'appelais une science de l'imaginaire (mais je n'avais encore lu ni Bachelard ni Jung), d’autres sur le retrait naturel des critères dès lors qu'un poète (« homme de l'extraversion intérieure », dixit) en est un, (et comme il fut long le temps pour en rencontrer deux, hors mes amis évidents, l’un fin très intense s’appelle Ken l’autre est accueil captant Raphaël), des notes prolongeant Nietzsche et accusant la musique de Wagner d'avoir été en partie responsable de ma maladie (« ces heures interminables que je passais il y a un an à écouter le prélude à l'acte III de Tristan et Iseult, bien que l'inscription en moi d'un héroïsme tragique m'ait permis de tenir en mobilisant toute l'énergie plaintive du Vouloir », dixit), des exutoires (« Rappelle-toi : tu peux toujours partir, disparaître, voyager », « Si une crise te prend : rappelle-toi que c'est encore de la vie »). Ce dernier exutoire apparaît sous différentes formes toutes les deux ou trois pages du cahier bleu (« Ainsi, il me faut vivre cette vie; je dois vivre cette vie qui est la mienne, quel que soit le nombre et la profondeur des gouffres qui la traversent. La vie n'ouvre à rien d'autre qu'à elle-même. »). Sans doute est-ce là que je dois démarrer, pour comprendre ce qu'a été cette période de lutte contre le dia-bolique, ce qui sépare : Rappelle-toi que c'est encore de la vie. A quoi je joins cet autre exutoire : « Ecris, essentiellement : écris. Faire trace : c'est en inscrivant l'être qu’on le devient, c'est devenant que hors de je, suis. Il faut passer par être fou comme être sans fin pour l’entendre le vivre… dixit… » Note n°15 : « S'ignorer et mourir, ou bien aller au bout de soi. Aller au bout de soi c'est se vivre. Alors, la vie devrait revenir. » Glass, The Grid. Pour comprendre plus largement « les raisons », cette Note n°16 : « Sans doute est-il impratiquable d'être passionné au point d’aimer tout vivre. » De petites mottes (« La force n'est que dans l'adversité »; "Promettre c'est ne pas savoir dire oui »; « Autrui est capital, autrui est le bonheur »; « La nécessité est une situation anodine »; « Plus on est au monde, plus on est à soi »; « L'inconscient est la venue de l'efficience »; « L'inconscient c'est tout ce qui me vient dans le dos et que je vois et tout ce qui y finit, l’inconscient c’est le monde » ;etc…). Des conseils que je me donnais pour retrouver ma disposition normale ("Ne pas oublier de sentir et saisir les occasions du rire - être simultané"; "Ne pas oublier que tu n'y peux plus rien, que tu voudrais bien que ce soit autrement"; "Chanter sur de la musique"; "Penser à la vie dont tu as toujours rêvé : une vie simple, une ferme, des chèvres, X, des enfants"; "Travailler des expressions du faciès fort prononcées pour contrevenir à la rigidité musculaire actuelle"; "Ni grand chose ni pas grand chose, juste soi"; "Je suis psychiquement sympathique, et mes fonctions auxiliaires sont la pensée et le sentiment"; etc.) Des propositions déroulées, participant quasi toutes de cette science de l'imaginaire dont je croyais, avant que de découvrir le fond du XIXème siècle romantique puis du XXème thématique, pouvoir peut-être poser les bases et dont l'objet était de témoigner d'une implication interactive concrète et charnelle entre le dehors et le dedans ("Ce qu'il y a de mystérieux dans la nuit, c'est la nuit de l'homme; ce qu'il y a de mystérieux dans le jour, c'est le jour de l'homme; ce qu'il y a de mystérieux dans la rose, c'est la rose de l'homme; ce qu'il y a de mystérieux dans le monde, c'est l'homme"). Des pensées délirantes sur le fait d'être passionnément dans la contradiction de la vie, de vouloir devenir prêtre, sur Dieu, Amour et Vie, etc. Puis cette note dans les dernières pages : "Je ne sais pas de quel hiver je reviens".

 

Je me retourne sur cette note :« Aller au bout de soi c'est se vivre », et digresse très brièvement.

- Allant donc le sens de cette note, c’est au bout et au fond d’une certaine folie que je me rendais puisque je sentais le péril d’un devenir-fou, celui d’être fait prisonnier par ma vie au lieu d’en être le créateur ou la nécessité.

 

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Ma curiosité va pour Démocrite, Gorgias et Protagoras plutôt que pour Platon et l’Académie (quoique les mises en situation des sceptiques soient des bijoux du polar aphoristique). Peut-être mon désir tient-il plus de celui du « sophiste » que de celui du « sage ». Erasme, Eloge, III, « Ecartons les sages (…) Si c’est être fou, cela me convient à merveille. Quoi de mieux pour la folie que de claironner elle-même sa gloire et de se chanter elle-même! Qui me dépeindrait plus véridiquement? » (La sophiste folie a payé le sage Erasme pour qu’il fasse son éloge)

Les « sages », ou tout du moins ceux que, par le stylet d'Erasme, la Folie désigne comme tels, sont en effet beaucoup trop empêtrés dans leur ego pour comprendre que l’on puisse traiter de soi sans qu’il s’agisse forcément par-là, d’une part de traiter d’un ego privé (c'est-à-dire privé de toute autre chose que de soi), et d’autre part d’une adoration. En se refusant à faire ouvertement et très simplement leur propre éloge, non seulement ils témoignent d'un manque du sens de l'humour, mais ils semblent démontrer de surcroît qu’ils ne sauraient parler d’eux-mêmes sans que cela ne prenne automatiquement les manières du très long compliment, ou bien à l’inverse, les manières dénégatrices d'une furieuse haine du moi dont Pascal n'est l'incarnation terminale et illustre que par excès d'honnêteté (peut-être Pascal est-il le plus "sophiste" des "sages" : il ne cesse de parler du je, comme s’il avait cet égo sophiste, mais dès que Pascal entre en contact avec l’épaisseur charnelle de la vie (dès que Pascal devient un « moi ») il est dans l’effroi de la nuit. Pascal est une crucifixion, une adoration qui en implique une autre contradictoire et crue.) Pascal est un sophiste qu’affectent les sages, ou bien un sage qu’affectent les sophistes ? C’est en tout cas la sagesse qui le submerge.

Peut-être sont-ce ceux-là à avoir écrit sur eux-mêmes qui furent les moins égoïstes – ils leur fallait une considération de leur personne très simple et sans enflure pour qu’écrire à leur propre sujet ait toujours été l'occasion d’écrire autrement bien à la place d'un certain "ailleurs" auquel il n'est autrement pas possible de donner la parole.

Ce n’est pas du tout ce qu’objectivement on apparaît dans le monde, que l’on écrit. C’est ce qui apparaît objectivement du monde en nous.

 

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C'est presque devenu chez moi un automatisme que de dire de mon "problème" qu'il a commencé par un excès expérimental de l'alcool. Il est vrai que vers l'année 2000 je travaillais à l'écriture d'un texte intitulé Fruit de mer, initialement en référence au blanc fruits de mer, que toute personne ayant déjà abusé de vin a fatalement dû rencontrer au cours de ses nuits; vin blanc merveilleusement sec et fruité, et parfait pour accompagner huîtres et crustacés, selon l'étiquette. Mais j’en vins très vite à faire basculer ce sens du titre dans un alter ego mythique : le « fruit de mer » comme être dont la maturation est faite au sein de la mer, métaphore d’un néant « oriental », qui n’est rien sauf le vide, et ce vide l’infinité des mondes. Fruit de mer devint le récit qui allait concentrer la plus importante part de mon temps durant six années qui ne se terminaient pas. L'effet confusionnel de l'alcool y avait un rôle clé, et je voulais que le style même de l'écriture reproduisit cet état. Ce confusionnel, cette mise en fusion des éléments entre eux, devait aller crescendo, depuis le dépars du protagoniste invité par ses seuls souvenirs insignes à rejoindre son "ami" pour une "fête", puis l'arrivée chez cet ami et l'accélération en une cinquantaine de pages de la multiplication des personnages et éléments géométriques – un mandala - et des différences et incohérences scéniques et atmosphériques, jusqu'à une limite paroxystique à laquelle succédait un effondrement enténébré (fissuration totale de l'île au sommet de laquelle se tient la maison de l'ami), puis une renaissance (reconstruction très brève et doucement hallucinatoire - dans le matin et la mer devenue terre de sel - du décor initial avec assassina de l'ami reconnu par le protagoniste, à la performation de son prénom, comme son double et son même). Pour écrire Fruit de mer, je devais vivre Fruit de mer. Excès expérimental de l'alcool : c'est ainsi que je pourrais qualifier rétrospectivement ma méthode si c'en fut jamais une. Pour chaque page retravaillée, je devais mettre mon corps en l'état de tel moment du récit. Il y avait deux cent pages, dont une centaine était ivre (les interactions des mots me semblaient faire délirer la feuille de papier elle-même), et une trentaine littéralement dissoute d'excès. A mesure que j'écrivais et réécrivais ces pages, je devenais mon livre. J’en devenais tous les personnages, tous les intervenants, humains, animaux, végétaux, géologiques, météorologiques. Mais avant tout j'en devenais le mouvement même, ou plutôt : l'écriture nourrissait, accélérait, actait mon propre mouvement. Mouvement qui, au départ, était une trame à l'avenir à peu près tout à fait imprévu et seulement constituée par les lignes insaisissables et non connectées qui liaient diverses prises en note d'impressions perceptives, et que je sentais avec plaisir et désir pouvoir faire se rejoindre, trame qui avançait à mesure qu'avançait la seule chose que je savais : le protagoniste va chez son ami. Progressant dans cet imaginaire immédiat car sans plan, il me fallait construire un appartement, que je savais devoir être celui qui se retrouverait à la dernière page du livre bien que les espaces aient différé tout au long du récit, et pour accentuer le trait : que la phrase et la situation d'ouverture soit un à-l'envers de la situation et de la phrase terminales. Je devais construire un appartement destiné à être quitté comme on secoue la jambe pour se libérer d'un animal trop collant, et en même temps décrire par la manière d'élipses poético-littéraires (je ne suis pas capable de "roman") fascinées et obsédantes ce qu'est une crise convulsive, et nommer cela : la Ville. Puis je devais sortir - c'est-à-dire : fuir après que l'animal trop collant m'ait enfin lâché la jambe. Fuir et m'arrêter tout de même sur la solarité épique de la géométrie urbaine. Puis quitter la ville en voiture, par la voie périphérique, d'où la campagne à l'horizon paraissait étrangement familière par ses colorations citadines : du bleu gris-bleu, du vert gris-vert, du jaune jaune-gris, etc. Et rouler, et passer de la musique, Wagner ou bien Tom Waits, et être soudain surpris par la confidence entre la musique – elles se confient à nous comme nos propres secrets de vie - et la nature environnante (chaosmos), tandis que le jour tombe. etc... Cette trame se faisait, selon les artifices évidents de la nature, parce qu'elle n'était rien d'autre que moi en tant que mouvement d'alors. Cet écrire je l’étais, cet écrire indéterminé par aucun avenir, en le faisant être sur papier, me dévoilais dans les secrets de mon devenir. Là vers où part tout écrire est aussi là vers où part l’écrivant dans son corps et sa vie, et sa vie n’a plus vraiment de terreurs nouvelles, car il les a déjà toutes été et ses frontières sont communes à celles du néant.

 

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Radiations

 

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Le devenir n'étant, par essence, pas advenu on ne peut proprement savoir que l’on est tel devenir ni même quel devenir on a été si l’on tient compte de l’infinité de devenir-avenir possibles, que les rapports de forces ont déjà réglé pour la sélection.

Face à un gouffre, et poussé par un vent fort, on va dans le vide. Et tout se joue là. Suspendu dans le vide, il faut développer l’art de ne laisser dans ce vide que ce qui de notre puissance essentielle est plus puissant que nous.

 

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Mon projet d'écriture était un épiphénomène - je me métamorphosais de manière très brusque et violente, et mes épais blocs de feuilles étaient mon grappin pour la réalité. Je me suis ab-usé dans cette écriture durant trois années, après quoi je mis de côté ce qui devenait le recueil d’un abattoir. A quatre-vingt dix pour cent j'étais une matière interne en incubation (ce qui par ailleurs me fit très concrètement expérimenter quelques formules de Artaud et celle de Merleau-Ponty, dont je n‘ai pas la référence sous les yeux, selon laquelle : le « je »  central est rien), et tout cet intérieur où je macérais était un fluide rouge et noir, sans courants ni issues. Je rédigeai mon mémoire de maîtrise. Mais très vite j'en revins à Fruit de mer. Je rédigeai mon mémoire de DEA. Mais très vite j'en revins à Fruit de mer, dont je sectionnai le coeur, c’est-à-dire la partie la plus rouge, la plus démente, en même temps que la plus noire et dense (exposition à la nuit), pour l’insérer comme une mise en abîme au centre d’un travail d’inspiration bien plus lumineuse : La Polyphonie d’une abeille. Quelques semaines plus tard, après insertion de Fruit de mer dans cette estivale Polyphonie d’une abeille, cette dernière devenait : Cyclone gris incarnat, qui se termine par le suicide du protagoniste. Bref, j’avais le corps comme une douche de bacchantes lascives et lassées, dans les ruines froides en forêts d’un bain détruit, à cent lieues de mon esprit. Car mon esprit n’a jamais été voué à cela. On doit empreinter ces voies où l’on prépare la terre pour les cultures à venir. Artaud : « l’homme vraiment cultivé porte son esprit dans son corps ».

Donc, c’est presque devenu chez moi un automatisme que de dire de mon "problème" qu'il a commencé par un excès expérimental de l'alcool. Mais à la vérité, c'était d'une toute autre chose dont il était question, et cette chose était : renaître, me métamorphoser. Je sentais profondément ce que je conçois maintenant, que ce qui pouvait de prime abord ressembler à une autodestruction égomortifère consistait en vérité avant tout en une destruction de toutes les peaux lourdes des poids millénaires qui pèsent sur la liberté de l'esprit et corps. On ne peut devenir liberté sans, à la lettre, se décharner jusqu'au squelette, sans élaguer les couches indéfinies de la bêtise et atteindre l'os blanc, éclatant et sec des vents de haute montagne. Toutes les apocalypses nous font, à la lettre, gravir les marches du temple d'Ephèse sous le ciel des nuits grecques, voyager avec Alexandre, voir l'Inde, j’étais en Allemagne, et j'étais communard, et sur les bords du lac de Triebschen, et survoler le pas de Paul sur la route de Damas, et danser la carmagnole place de Grève, je suis mort en chambre à gaz, rencontré les patriarches d'Antioche et de Constantinople, et César en campagne, et Giordano Bruno et Descartes, avoir même habité, en plus d'à Parnasse et Stalingrad en guerre, dans le bleu du vingt-troisième siècle... : digérer, évacuer, toute la monstrueuse intégralité historiale et personnelle du monde humain passé jusqu'à ne plus se sentir être que la discrétion d’un point de fraîcheur dans la circulation infinie des points de fraîcheur – être une aurore qui ne s’installera plus jamais.

 

 

 

L'année précédent cette mise en pièce des peaux et mise à nue, l'environnement qui m'offrait de me déshabiller l'esprit, auquel je répondais avec naturel et innocence par une large joie à devenir de nouveaux mondes :

A la naissance, j'écoutais à pleines heures le Vaisseau fantôme de Wagner, introduction à l'épopée de l'homme qui tient en mer, qui tient dans la mer conquérante, sans avenir et sans fin. Le bleu profond de la mer soulevée à la nuit, comme une offrande élémentaire dans la nécessité, noire d'étoiles, de tout cet absolument vide qui fait le cristal.

J'habitais également un univers en partie conjoint du précédent, dont une image simple peut faire le rappel. Dans ma chambre, posée au fond ma lampe de bureau, dans le coin dos au mur. L'éclairage de la lampe très concentré. De la fumée de cigarette monte. A ma droite une bouteille de ce qui est sans doute du pastis. A ma gauche une feuille arrachée collée au mur. Quatre noms sont inscrits et reliés par flèches et courtes annotations. Les quatre noms sont Homère, Beethoven, Wagner, Nietzsche. Je ne sais pas pourquoi cette image plutôt qu'une autre reste si facilement en moi et me revient avec le naturel d'un chat. Mais elle suffit pour à peu près voir. A la naissance, je lisais et vivais dans le monde d'Homère, des Présocratiques, univers chaosmique auquel j'appliquais le monde « musichistorial » de Beethoven, dont la musique s'applique à toute l'Histoire ; Wagner, le pur sérieux et le plus obscur de Don Quichotte ; et Rossini, tout ce qu'il y a de plus joyeux dans l'adversaire, le devenir joie vive de l'altérité. C'était un monde à deux dimensions archéologiques dans l'environnement, dont l'une était distribuée par trois, deux dimensions archéologiques que triplait le bain passionné dans la reformation psychophysiologique du monde par Nietzsche, et la transfiguration dionysienne et joyeuse du monde en Vie psychophysiologique de l'éternelle nécessité. Je fumais un joint, je buvais un verre, j'écoutais l'Entrée des Dieux au Walhalla et rêvais de la Grèce, quelques pages d'Homère, d'Eschyle ou Sophocle (rien d'Euripide, que je ne connaissais que par La Naissance de la tragédie.) J'étais également en pleine découverte de l'univers que Heidegger ouvrait en moi; Homère, les présocratiques, Beethoven, Wagner et Nietzsche ont leurs compagnons lieurs dans la béance historiale. Dieu, comme ils sont d’un nombre, d’une liberté, et d’une efficacité infinis ces compagnons lieurs !...

A la naissance, j'habitais une cabane de bois suffisamment confortable, que les lambris d'intérieur rendaient chaleureuse à la lumière abattue de la lampe. J'étais tranquillement ivre, je jouais en même temps dans le ciel, et les temples grecs et la mer forte étaient comme des métamorphoses de ma cabane de bois.

 

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Je passe, ça ne m'intéresse plus de poursuivre dans l'angle de recherche de ces dernières pages. Peut-être y reviendrais-je plus tard, lorsque j'aurai cerné les sphères de mise à nu pour ces deux années. Ce que je peux encore dire pour cette période c'est qu'elle me paraît déréalisée mais je la sens en permanence prête à tout réhabiter, ce qu’elle ne peut plus, en l’état actuel. Ensuite, si l’on tient, résiste, c'est pour pouvoir se dire, sorti de l’hiver : j'ai survécu. Et dans "j'ai survécu" c'est peut-être plus l'emploi du passé qui importe : présentement survivre dans l’espoir d’en faire un passé. Il y a dans ce que notre corps est une intuition instinctive fondamentale de la métamorphose qui, lorsque notre être touche à ses limites vitales, concentre en un seul appel tous les extrêmes : faire, pour que le temps passe, et que demain arrive, ou bien faire, pour que plus rien n’arrive, mais faire, faire notre possible.

 

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Voilà longtemps qu’une disposition peu avouable de ma personne me trouble. Je me trouve en effet bien démuni par la résonance que prend dans le monde ma réponse à la question « Que veux-tu faire? », ma réponse étant : « rien ». Pour faire comprendre ce que cette réponse signifie, peut-être pourrais-je utiliser une pirouette pleine de sens : rien faire, c’est-à-dire non pas que je ne veuille rien; tout à l’inverse : je veux le faire! - Or, dans « le monde », sur la place publique, ce mot « rien » amène avec lui toute la résonance chromatique de la nuit vide et noire, quand pour moi, comme proprement rien n’est rien, le mot s’annule de lui-même et libère à l’avant de toute parole l’infini des couleurs et des formes du monde intégral. Proprement, je dis « rien » pour dire « tout » ; mais puisque par « tout » chacun entends d’abord toutes les choses lorsque je n’entends rien de moins qu’absolument tout, sans même, et surtout, sans l’idéalité du Tout, seule l’imperfection radicale du mot rien peut confondre la largesse sans borne des respirations de vie claire. De cette même manière suis-je un paresseux hyperactif : car que ma paresse est intense lorsque je ne fais rien… En effet, lorsque je ne fais rien, je vis, absolument, et me gagne la joie. Or la joie met tout en œuvre : et quel travailleur ardent je suis alors.

L’idée de travail est pervertie, la preuve en est qu’il faille expliquer aimer ne rien faire !

Au reste, s’il m’arrivait, presque rougissant et par avance épuisé car j‘aurais sans doute alors à m‘en expliquer, d’avouer vouloir faire rien, ce serait pour ne pas dire : « je veux écrire ». En effet, lorsque j’étais enfant puis adolescent je pouvais dire « je veux écrire ». A présent il paraîtrait un peu tardif de vouloir écrire, « vouloir » donc de « ne pas ». Or, j’écris, mais ne fais rien pour être édité. Ecrivant et ne cherchant pas à être édité (comme si l’édition était l’accomplissement naturel, téléologique de l’écriture… Il convient mieux de prendre le temps), je parais alors aussitôt ne pas faire, sinon quoique ce soit, à tout le moins grand chose. Aussi préfèrerais-je d’emblée dire ne faire rien, quitte à être mal entendu. Cela dit, ce qui m’interpelle là-dedans est surtout qu’aspirer à écrire fasse si bon alliage avec l’aspiration à faire rien, ainsi que j’ai proposé d’entendre ce mot. Sans doute chez tout inspiré y a-t-il cette perception visionnaire du temps libre, les divinités de Cronos. Les inspirés sont l’armée de Cronos.

 

Hormis une brève vocation de vétérinaire, vers l’âge de huit ou neuf ans, qui, comme chez tout enfant de cet âge, n’avait sans doute pas d’autre raison d’être que le développement de mon empathie, hormis également le désir pour le coup profond et heureux de vendre des fromages ou du pain dans une camionnette cheminant les campagnes, hormis ça je crois me souvenir avoir aspiré dès l’école primaire à être dans ce monde complètement magique et attirant des mots « poètes », « philosophes », « écrivains », « politiques », ce qui était tout sauf une ambition de carrière, bien plutôt une sorte d’évidence naïve et désarçonnant (désarçonnant car sans être cancre j’étais tout à fait médiocre voire en retard sur mes camardes, et je ne lisais point ni n‘avais le goût de lire. En revanche, j‘avais le goût des livres, ce qui est tout à fait autre chose).

Ecrire et faire rien. Écrire : repousser ce qui vole le temps.

 

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L’étonnant mot Lyre

La vie d'un être humain tourne autour d'une lyre.

Pourquoi la vie a-t-elle inventé un accordeur pour la lyre? Un humain accorde les lyres.

Lorsque l'homme a pour la première fois ouvert les yeux et trouvé cette lyre, son premier geste fut pour aller en jouer.

Comprenant que les sons pouvaient être réaccordés il se mit au travail et presque tous oublièrent de jouer de la lyre.

 

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Je suis pleinement croyant dès lors que je ne pense plus

 

Détachement (provisoire)

 

Exister c’est être détaché de l’ordre. Sans le détachement l’ordre n’est pas.

Par détachement j’entends ce qui est franchi. J’entends le préfixe équivoque dé- comme initialement privatif (une fois le privatif entendu, dé- peut être intellectualisé comme négatif). « Exister c’est être détaché de l’ordre. Sans le détachement l’ordre n’est pas. » Ici, dé- apparaît clairement comme un enlèvement : on enlève de l’ordre l’être comme tâche de l’ordre-qui-n‘est-pas-sans-le-détachement. Détaché vers « de l’autre » que la tache de l’ordre dont on se détache. Détaché vers la tache d’un ordre autre que celui qui n’est pas sans ce détachement.

La tâche de l’ordre-qui-n’est-pas-sans-le-détachement est de détacher - ce qui explique qu’il ne soit rien sans le détachement. Et comme, n’étant rien sans le détachement, tout est, par suite, détachement : l’ordre perdure à n’être rien. L’en-soi de l’ordre c’est son autre.

Rien n’existe ni ne se saisit qui ne soit détaché de l’ordre. L’ordre ne peut être saisit que par le dés-ordre, qui est toute réalité.

Le dés-ordre n’est pas absence d’ordre, mais le pouvoir-être de l’ordre.

Par détachement j’entends cela qui est franchi, dans l’acception d’un substantiel, c‘est-dire, à la lettre : un libéré.

Par détachement j'entends un libéré. Mais, selon les caractères de « l'ordre » : un libéré de nulle geôle, un libéré de rien.

 

Affranchi. - Par affranchi beaucoup ont entendu sans trop le voir : ce qui a payé et paye sa liberté - et par ce paiement, par cette dette, l’affranchissement comme l‘autre ordre. Par affranchi j’entends : cela qui s’est libéré de ce qui dans un premier temps l’avait déjà libéré.

Par détachement affranchi j’entends la liberté.

 

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Le philosophe : Narcissique explorateur de ce point du narcissisme où il n’y a pas de différence entre le monde et moi. Histoire de la philosophie : histoire de l’exploration de ce point de narcissisme où il n’y a pas différence entre le monde et moi. Monothéisme : narcissisme radical éminent. Moyen-âge : monothéisme pratique. Point de rupture - Descartes : il y a une différence telle qu’il n’y a plus de monde (il n‘y a que ce que je ne suis pas). Stade d’inversion - Kant et l’idéalisme : il n’y a plus du monde que moi. Culmination - Nietzsche : perception et libération du stade narcissique.

Dieu : l’absence dans le reflet. (Lorsque « je » m’adresse à Dieu « je » m’adresse à l’absence du monde en moi; Dieu est, mais Il est une absence de monde que je porte en moi). L’athée - celui qui n’a nullement besoin de Dieu ou pour qui la question de Dieu ne se pose même pas : le moi est complet, le moi est plein, le moi est entier.

 

Se traverser, passer. Je passe, je me traverse…

 

Un artiste sait que tout est radicalement unique. Aussi l’artiste n'imite pas il crée, et l'on ne crée que ce qui ne préexiste pas.

 

Retirez à un peintre la couleur, la vue, les mains, les pieds et la parole... Vous obtiendrez ce que l'on nomme un fou... Un fou, c'est un peintre sans couleur, vue, mains, pieds, parole. Retirez-lui la musique et il meurt.

 

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2 octobre - 6h00 a;m.

Mettons, quelqu'un m'interpelle. Dans le même temps que cette interpellation existe elle se néantise pour elle-même : elle devient quelque chose pour-moi (et pour tout ce qui faisait l'environnement de l'instant de cette interpellation - l'instant comme espace-temps d'ingression, et toute chose n’est pas autrement que comme un tel instant), mais l'interpellation comme instant s'est transformée aussitôt, ou pour le dire plus justement s'est transformée dans le même temps qui fut celui de son existence (au sens phénoménologique d‘ek-sistance : ce qui apparaît). Dans le même temps qui fut celui de son existence l'instant passe au néant et (« et » pour « car ») devient autre. C'est-à-dire : l'instant n'a jamais été autrement que sous la forme d’un devenir apparaissant par néantisation (détachement de sa possibilité ontique, et cette possibilité ontique n‘est pas autre chose que sa nullité comme en-soi, comme être en substance), l'instant n'a jamais été autrement que sous la forme d'une pleine ingression de son être donc sous la forme d‘un devenir radical. Ce qu'est l'instant, c'est sa disparition par ingression désintégrale-intégrale dans son champ d'action, et sa disparition par ingression est strictement devenir.

Cette notion de l'ingression que l'on retrouve chez Whitehead, c'est la version positive de ce que j'entendais faire comprendre par la notion provisoire de détachement de l'ordre, ou de dés-ordre. L'essentiel étant, pour la notion que je propose comme pour celle proposée par Whitehead, de rendre compte de la réalité comme d'un devenir radicalement vidé de tout substantialisme et de faire de ce devenir une activité productive incessante et, pour ainsi dire, divinement infernale par sa vitesse d'existences, c'est-à-dire par sa vitesse de manifestations sans repos d'altérisations et de réidentifications fuyantes. Pour ma part j'ai insisté en somme sur cette proposition : que sans le désordre l'ordre n'est rien, que l'ordre n'est rien sans ce qui s'en écarte, sans ce qui s'en détache. C'est la disparition intégrale d'un instant par son ingression intégrale qui fait la "chose" instant. Le principe d'apparition d'une chose est sa disparition. Une chose qui disparaît est une chose qui devient; ou, pour le dire positivement : une chose qui apparaît est un avenir. En tant qu'une chose est le devenir d'une disparition, et que c'est là son apparition, une chose n'est pas une chose mais un instantané de l‘avenir. L’avenir ne nous paraît lointain que si l’on considère le réel sous l’angle substantialiste des choses. La Nature pur avenir, La Nature pure temporalité de l’avenir dont l'espace est en quelque sorte la différence négative constituée par l‘avenir qui s‘est passé. La Nature est toute entière cela qui s'écarte de la spatialité tout en ne cessant pas d'en constituer à l'infini la béance que seul fonde le sans-fond. La Nature est tout entière propagation sans fin hors du vide qui fait ordre. La Nature est tout entière un feu de dés-ordre qui n'est pas absence d'ordre mais distinction. Rien ne peut être saisi selon l'esprit de l'ordre qui n'apparaisse déjà ailleurs. Mais alors, demandera-t-on : comment se fait-il que la Nature soit et paraisse, et comment la Nature tient-elle et n’est-elle pas déjà « consumée »? Pour la première partie de la question : il n’y a pas de premier instant, tout instant est le devenir d’un autre; et, sur le plan de l’ordre : l’ordre duquel tel x est un détachement est tout le reste détaché; la Nature ne fonctionne absolument qu’avec elle-même, et un détachement ou une ingression est une différenciation absolue et radicale d’avec tout le reste ainsi que tout est différenciation absolue et radicale d’avec tout. Cette solidarité foncière de tous les détachement d’une Nature rigoureusement immanente fait que la Nature existe et s‘affirme. Pour ce qui est de la réponse à la seconde objection : la Nature est fonction d’une démultiplication temporelle infinie attardant sa fulguration. Pour en faciliter la compréhension, je développerai ce point en désignant les instants ingressifs sous le terme de « force ».

Plan :

Relativité com-préhensive des organisations de force commensurables. Immanentisme. Disposition initiale des forces. Forces actives et forces réactives. Mise en champs de l'univers : schématisation des forces. Macro-organisations fuyantes et monde comme champ de relativité. Re-ligion temporale des macro-organisation : relativité com-préhensive des organisations de force commensurables.

Des valeurs comme déterminations fonctions du champ actif ou réactif des forces. Le quantitatif et le qualitatif : le qualitatif comme épaisseur proprioceptive d'un champ de force organisé selon la dominante active ou la dominante réactive.

 

*

 

Il y a

Cent, ou vingt, ou bien plusieurs centaines de milliers,

Qui voyagent sans ombre

On a tous bien mangé,

C’était à peu de choses près le sens

Notre fraternité va désormais être ruinée par les plus gros mangeurs…

"Toi qui par-dessus tous n'a que de la haine pour moi, je te surprendrai et tu parleras glorieusement de la haine."

 

*

 

"Jeunesse" à "Pan" :

 

"Partir de secousses incontrôlables, d'un délire très simple, d'un joli bordel, et laisser dans la secousse venir le délire total de la paix, l'équilibre relatif des forces. C'est ainsi qu'on s'exprime, je crois, le plus souvent.

 

Néant, noir au-devant de toute blancheur

Généreux que je suis

La forme comprise

Soi, néant

Herbe néant. Quartz néant. Neige néant

 

Entre tout être-comme-à-son-être-propre

Je ne suis proprement anion, et il ne m'est proprement

Qu'il ne me-soit-proprement c'est le néant, que je ne lui-soit-proprement c'est le néant, que l'on ne se-soit-proprement...

Et chaque être est, et entre chaque c'est le néant, l'infini qui nous fait être l'un l'autre sans que nous soyons en propre à la fois en un même l'un et l'autre

(Mais nous sommes ce "proprement" et ce "proprement" est lieur de tous les ciels, de tous les êtres; ainsi "même" est attribut de "proprement"; l'être de l'être c'est peut-être bien ça : que nous soyons dans un même proprement, et ce même proprement que nous sommes, est l'ontique, est l'ontologie de l'ontique.)

Un aubergiste entrebâille sa porte au milieu de la nuit et porte à mon visage la flamme finissante d'un lumignon, - ce qui discerne c'est le néant, se sentir être c'est sentir de l'infinie intégralité l'intégralité infinie que l'on n'est pas, les autres Dieu à l'infini qui nous sont impossibles, l'aveuglante lumière de ce qu’on n’est pas, la réexpédition directe et l'appel total, car il y a le corps, mon corps, la fin de l'infini, l'être total, et la réexpédition directe

Le corps entier est appel; la fumée exhalée par le contact à l'infini néant part au néant, à l'infini, cette fumée a déjà apporté son être et se distribue parmi l'infini. Le moteur de l'appel est la consumation.

Cette consumation, ainsi perçue du dedans, est, dans le néant, générosité pure, vie libérée.

L'appel donne, - l'appel répond, par essence, à d'autres appels.

Cette réponse à d'autres appels est l'essence de sa voix, et le sens de sa parole.

 

L’heure n’est pas à faire de vieux jours dans ce climat, tout à fait tordu, tout à fait révolutionnaire.

 

Je suis un monstre je suis fort et violent, le chaos me rend a-forme. Je n’aime pas, j’agis. Je suis une brute et je ne serais plus immortel, telle une brute. Pardon mes amours : je ne suis pas cette amabilité dont je rêve, j’aime trop la franchise de la violence, et l’alcool est une franche violence. Aimez-moi comme je suis ou bien passez-moi à l’as.

 

Je lis le journal : voilà mon choc physiologique majeur.

 

Hein, n’est-ce pas : on est certain de soi ou on n’est pas.

 

L'une des choses les plus douces qui soit est d'être avec les mots en présence de la musique. La musique leur est la vie, vie pulmonaire, audacieuse et bleue, le plaisir est venu de danser! - les mots doivent leur vie à la musique! Et pourtant, combien la musique ruine l’attention directe de la pensée ! Ne rien écrire en écoutant, c’est une bonne parole.

 

Le néant peut être le masque secret de la joie

 

Le néant est l'absolu intégral propreprié, corporé, individualisé

 

Le néant n'est pas un terme mais la porte de l'auberge hors de laquelle on périt, par où passent de nombreux vagabonds venus se nourrir, se reposer, se réchauffer, échanger un mot, parfois se battre (mais on les expulse aussitôt, ou bien par trop de peur on n'intervient pas dans la bataille, même si l'auberge est gâtée), se saouler et chanter entre amis, et repartir...

 

Le néant borde l'intégralité infinie des éthos

 

Le néant n'est pas rien ni ce qui n'est pas, le néant est ce que je ne suis pas, et "être" dit pouvoir-être.

 

Ainsi dire : je n'ai regardé nulle part

Mais cet enfoncement dans la terre

M'apparaît avec la drôle évidence d'un sot retard

Dont sont faits tous les ports détournés de la mer.

"Chiche! Allons-nous écarter les navires?!

C'est ainsi qu'à présent parle hors-ban l'Amiral

Et ça n'est même pas triste, c'est très étonnant! car

La mer n'est plus ennemie mais sa propre célérité sans obstacle. Là où les ports étaient distants, - que je me remémore - j'étais océan et l'orage effrayant, funambule par-dessus le brûlot du néant. - A présent il y a, et c'est là en "y" tout humain. : Une amabilité chatouille pour faire rire et tomber mon équilibre d'or! ma perception physique!

Aucun est, sans majesté, déjà devenu tout de l'avant : plumage de l'eau, vert aquatique bleu végétal, damiers et frégates et girandoles de compodes, mes vitesses et mes contemplations, et mon troupeau sans personne de fulmars émouettés; le monde un paquet sans fin de lamantins arriérés qui remontons à demain : enfin nous sommes sans hier! Enfin notre corps est devenu tout hier et oeuvre déjà à l'avant de ça! Le monde-être-humain est une colombe de l'hémisphère sud.

Mais tout peine à plat et partout ça se plaint au coeur même de l'empire! Des flammes absurdes s'allument aux chevets.

Dansent d'autres, et par millions le matin, brouettés de charbon, d'or et de raisin, de plâtre et de bruine, et de raison heureuse.

Ils sont de nouveaux indigènes, car j'ai quitté ma fenêtre, et ma porte a sauté; mes murs sombr&eac

par Clamence - tags : Disparité 4
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